jeudi, janvier 04, 2007

Orhane, une vie

La petite elfe au regard pensif et à la chevelure argentée s’ennuie ferme. Ses yeux s’attardent vers la fenêtre et l’extérieur du temple d’Elune. La voix du prêtre semble s’estomper alors que son esprit divague.

Elle voudrait être oiseau pour survoler les montagnes qu’elle peut voir se découper sur la ligne d’horizon.

Elle voudrait être poisson pour s’enfoncer dans le silence des eaux limpides du lac.

Elle voudrait être panthère pour s’enfuir dans la nuit sans un bruit loin des sermons de ses professeurs, loin de ses camarades qui se taisent à son approche trouvant cette elfe étrange et bien trop réservée.

Orhane sursaute alors que le prêtre lui adresse la parole :

« Et bien Orhane, il est temps de quitter le temple !»

Le professeur sourit gentiment devant l’air confus de sa disciple. Perdue dans ses songes, Orhane n’a pas vu le jour décliner et ses camarades sortir du temple. Elle se lève rapidement, esquisse une courbette à l’attention du prêtre toujours souriant et s’empresse de quitter la salle.

[...]

Les lueurs de l’aube commencent à peine à éclairer l’horizon quand une silhouette encapuchonnée quitte l’enceinte du temple dédié à Elune.
Le cœur battant mais un léger sourire sur les lèvres, Orhane se fait aussi discrète que possible.

« Enfin ! » songe-t-elle « à moi la liberté ! »

Sans un regret, la jeune elfe s’enfonce dans la forêt loin des ennuyeux sermons des prêtres d’Elune.

[...]

Les hurlements, le fracas des armes, l’odeur du sang répandu… Orhane hébétée, regarde sans comprendre son bâton rendu poisseux par le sang et le corps de l’homme gisant à terre.
Une petite mais puissante main se pose doucement sur son bras comme pour lui apporter réconfort.

« Merci dame Elfe » chuchote une voix rude et rocailleuse « sans vous nous étions perdu »

Orhane pose un regard perdu sur un nain à la crinière bonde filasse sans répondre. Elle finit par s’agenouiller devant le corps, soulève doucement la tête et pose un baiser sur le front sans vie en murmurant quelques paroles elfiques. Le nain attentif peut apercevoir une unique larme perler sur sa joue pâle.

[...]

Orhane respire à peine époustouflée par son étrange voyage. Accrochée à la rambarde du célèbre Tramway reliant les citées de Hurlevent et Forgefer, la jeune elfe lance des regards émerveillés vers la paroi transparente derrière laquelle apparaît poissons et autres curiosités.
Nonchalamment assis sur la même plate forme qu’elle, un elfe à la sombre chevelure semble franchement amusé par son air ébahit.

« Impressionnant n’est ce pas ? »

Orhane sursaute laissant tomber un énorme sac d’où s’échappent divers tissus colorés. Elle sourit sans répondre et s’affaire à ramasser le fruit de son travail alors que le tramway parvient à destination.
La jeune elfe saute prestement sur le quai s’apprêtant à se fondre dans la foule quand elle peut entendre une voix amusée lui murmurer :

« Allons ma douce amie, vous n’allez pas partir ainsi sans un mot ? »

[...]

Quel brouhaha ! La jeune elfe au teint maladif se glisse dans la taverne bondée semblant chercher quelques connaissances. Elle se glisse sans qu’aucun ne la remarque entre les tablées bruyantes. Son visage s’éclaire d’un sourire alors qu’elle aperçoit enfin ceux qu’elle est venue trouver.

Etrange tablée que celle-ci : deux hommes, quelques nains braillards et un elfe souriant chaleureusement à la dernière arrivée.

« Par ici ma douce ! » s’exclame l’elfe « Cette livraison de tissus s’est elle bien passée ? »

Orhane sourit doucement, acquiesce et prend place au côté de l’elfe qui s’empresse de placer un bras protecteur autour de sa timide compagne.

[...]

« Qu’Elune te guide pour ce dernier voyage mon ami… »

Orhane s’incline une dernière fois sur la dépouille de son petit compagnon.
Le nain rencontré dans sa prime jeunesse n’est plus. Les cheveux et favoris blancs comme neige ont remplacé l’épaisse crinière blonde filasse de son plus vieil ami. C’était il y a si longtemps et cependant ses souvenirs sont vivaces, aussi clair dans son esprit que s’ils avaient eut lieu la veille.
Orhane vient se blottir contre son compagnon pour une fois bien silencieux.

« Son esprit demeure ma douce… crois-tu qu’il ait assez confiance en moi pour te laisser à ma seule protection ? »

Rána ébauche un sourire triste alors que sa compagne éclate en sanglot dans ses bras.

[...]

« Orhane n’ai pas peur… viens… n’ai pas peur des ombres… nous t’attendons… viens… »

L’elfe au teint pâle se réveille en sursaut, le cœur battant, elle inspecte la chambre. A part le feu qui se meurt dans la cheminée en pierre, rien n’est à signaler. A ses côtés, une silhouette emmitouflée sous les draps semble grogner.

« Juste ce rêve… » Songe-t-elle en se levant pour jeter un coup d’œil par la fenêtre. « Toujours ce rêve… ». Elle ne sait plus depuis combien de temps, ces voix étranges peuplent ses nuits, des dizaines d’années au moins. Elle ne paraît cependant pas effrayée, ces voix lui ayant plusieurs fois sauvées la vie en l’avertissant de dangers bien réels.

Elle peut entendre Rána se lever et venir l'enlacer devant la fenêtre alors que le jour commence à éclairer le paysage.

[...]

Quelle est cette douleur ?

Orhane tente d’ouvrir les yeux alors que s’estompe dans son esprit le souvenir d’étranges avertissements. La lumière l’aveugle, une violente douleur semble déchirer ses yeux si pâles.
Un homme entre deux âges sourit doucement à l’elfe alitée.

« Ne faites pas d’effort Dame Orhane je vous en prie… Vous nous avez fait peur vous savez… »

Ses yeux démentent son sourire, l’homme paraît tellement triste et inquiet. Orhane essaye de reprendre ses esprits. Une embuscade, oui bien sûr, elle se souvient. Partit avec quelques compagnons commercer à Baie du Butin, Orhane voyageait avec une caravane marchande qu’une bande de pirate a attaqué.
Son regard s’emplit d’une crainte irraisonnée.

« Rána? »

L’homme secoue la tête d’un air désolé sans pouvoir prononcer une parole. Il ne parvient pas à regarder la convalescente. Orhane semble ne plus pouvoir respirer alors qu’elle réalise que son compagnon a succombé, ses yeux se voilent, les ombres semblent l’emporter…

[...]

Orhane déambule sans but entre les grands arbres d’Orneval. Depuis la disparition de Rána, elle n’a pas prononcé un seul mot. Déjà qu’elle n’a jamais été bavarde songe une naine au visage rougeau. Rognild soupire longuement avant de s’approcher de la pâle elfe depuis trop longtemps silencieuse.

Voici dix ans, jour pour jour, que la couturière a cessé son commerce de tissus à travers le monde. Dix ans qu’elle s’est retirée près des ruines du temple de son enfance. Dix ans qu’aucune parole n’a franchit ses lèvres.

Orhane sourit doucement en apercevant la naine qui l’observe. Elle s’avance vers cette dernière, la prend doucement le bras et l'entraine au bord du lac. Une fois assise, Rognild commence un long monologue…
Au fur et à mesure du discours, l’elfe semble se décomposer, la pâleur de son visage s’accentuant.
Un sanglot déchirant finit enfin par sortir de sa poitrine. La naine enlace maladroitement sa compagne murmurant paroles de réconfort et encouragements.

[...]

Otant sa capuche détrempée, une elfe à la chevelure argentée vient s’assoir devant le feu brulant dans l’âtre de la taverne du port. Tout en s’assurant que ses précieux tissus n’aient pas pris l’humidité dans son sac, elle commande d’une voix douce un léger repas.

L’aubergiste n’en croit pas ses yeux.

« Dame Orhane ?! Est-ce bien vous ? Il y a si longtemps ! »

Poussant devant lui une fragile adolescente d’un air fier, il ajoute :

« Voici ma p’tite dernière, vous vous souv’nez ? Elle était encore dans ses langes à vot’ dernière visite ! »

Orhane sourit et embrasse le front de la jeune fille en murmurant une bénédiction elfique.

[...]

Un petit chat argenté semble trouver cet amas de tissus fort amusant. Surtout ce fil qui s’échappe procurant au chaton une nouvelle activité. Peut être le tissus se déroulera t’il à l’infini.
Une vieille femme pousse des hauts cris en apercevant le chaton enroulé dans un fil qui commence à s’étirer à travers la pièce.

« Files donc vilaine bête !! »

Orhane murmure quelques paroles elfiques à destination du chaton qui en semble fort surpris. Il se décide enfin à sauter dans les bras de l’elfe en ronronnant d’un air mutin.
L’elfe penche la tête comme écoutant d’étranges paroles qu’elle semble seule à entendre.

« Ne laisse pas le vide t’envahir Orhane… écoute les ombres… écoute nous…»

Le petit chat a stoppé net son ronronnement charmeur, les oreilles tendues semblant écouter les ombres lui aussi.
Orhane observe longuement le chaton d’un air songeur. Quelque chose de ténu dans les yeux du chat lui rappelle Rána. Elle soupire, les yeux un instant voilés d’une indicible tristesse avant de s’adresser à son nouveau petit compagnon :

« Il te faut un nom mon petit ami… »

Le chaton se dresse d’un coup et se commence à jouer avec les mèches argentées de l’elfe. Celle-ci ne peut s’empêcher d’éclater de rire.

La vieille femme rendue silencieuse par ce curieux instant, finit par sourire largement. Si elle avait pu penser qu’un chaton redonnerait quelques couleurs à la couturière….

[...]

Une elfe encapuchonnée accompagée d’un petit chat franchit les hautes portes de Forgefer. Le chaton argenté se lance à l’assaut d’une congère, disparaît dans un amas de neige poudreuse d’où il ressort en éternuant.
Orhane esquisse un sourire en observant le chat vexé qui semble vouloir combattre à présent les flocons qui tombent lentement sur les montagnes environnantes.

Orhane apercevant un banc de pierre y dirige ses pas pour s’y reposer un instant loin de la foule de la citée qu’elle vient de quitter.

Et alors que les dernières lueurs du jour disparaissent derrière les pics enneigés, elle penche la tête comme pour écouter d’étranges murmures portés par le vent.

« Ai foi en les ombres Orhane…. »